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Petr rigole franchement quand on évoque l’entrée de la République tchèque dans l’Union Européenne. « Je m’en fous, ça ne va pas changer grand chose pour nous », lance, jovial, ce solide jeune homme de 32 ans. Dans la petite ville de Straznice, en Moravie du Sud, à quelques kilomètres de la frontière slovaque, la vie est concentrée sur la récolte annuelle du vin, le festival folklorique, et la douceur du quotidien entre voisins. Petr, ouvrier dans le bâtiment, n’a jamais quitté la ville et habite à l’étage de la maison de ses beaux-parents. Les préoccupations européennes sont à mille lieux de le toucher. Sa cousine pragoise Michaela le reprend : « Pourtant, avec l’Europe, les paysans vont être durement touchés », souligne-t-elle. La Moravie est une région agricole. Et les agriculteurs, dont les exploitations encore marquées par l’héritage des kolkhozes n’ont pas le rendement de l’Ouest, craignent les contrecoups douloureux de l’ouverture des frontières.
Un escalier de briques
Michaela est venue de Prague avec des amis, comme tous les ans, pour assister au festival de folklore international de Straznice qui réunit chaque année des milliers de Tchèques de tous âges. Petr accueille sa cousine d’une poignée de main chaleureuse avant de lui offrir, en guise d’hospitalité, un verre de Slivovice, alcool de prune traditionnel de la région qui concurrence la liqueur nationale, la Bererovka. Derrière la maison, la famille de Petr cultive quelques arpents de vigne. Antonin son beau-père fait son propre vin, en petite quantité, qu’il vend à ses connaissances. En automne, toute la famille est mise à contribution pour produire le vin blanc maison. Un escalier de briques mène à la cave où se fabrique, de manière artisanale, le cru familial. Dans la petite salle voûtée au sol en terre, une demi-douzaine de larges flacons de verre remplis d’un vin doré recouvrent les parois de la cave. L’humidité emplit l’air d’une odeur âpre. Sur les briques du mur, des pièces de monnaie décorent la paroi : la tradition veut qu’on colle une couronne sur le mur pour dire qu’on a apprécié le vin et que l’on reviendra. Petr aspire du vin à l’aide d’un alambic pour remplir les verres de Michaela et de son ami Dan. Le cru 2003 est fruité. Antonin insiste : « Ici, tout est naturel ». Et pour preuve de la qualité de son vin, l’homme raconte que l’an dernier, lors du festival folklorique, le prince d’Ecosse et la princesse de Yougoslavie sont venus en secret dans sa cave pour déguster son blanc. Le festival est l’événement majeur de l’année à Straznice. A chaque fin de mois de juin, les rues de la petite ville arborent des couronnes de fleurs et le parc public se transforme en immense espace de fête. En Tchéquie, la fête est indissociablement liée à l’alcool.
Langosh et brambouraky
A Prague, une société de taxi a même axé son développement économique sur cette habitude nationale. Comme il est interdit de conduire avec une goutte d’alcool dans le sang, « SOS drink » se propose de ramener chez eux, moyennant argent, les fêtards après une soirée arrosée. Avec 160 litres de bière par personne par an, les Tchèques sont les plus gros consommateurs de bière au monde. Devant la petite maison en dur qui marque l’entrée du parc où se tient le festival, la file d’attente est longue. Des gens de tous âges, jeunes, vieux, avec enfants ou sans, patientent un gobelet de bière à la main. L’entrée du vaste parc est cernée de baraques à sandwich, viande… Dans l’allée, on vend de tout : des saucisses grillées, du porc à la broche… Mais aussi des canapés, des fauteuils et même des escaliers en bois. Une odeur d’oignon, de viande frite et de vin blanc flotte dans l’air à l’entrée du parc. Le langosh hongrois (galette salée à la crème) concurrence les brambouraky tchèques (sorte de galettes de pomme de terre et d’ail) et le fromage pané traditionnel. Un peu plus loin, dans un coin, un groupe en costume joue un air folklorique. Les textes parlent d’amour et de boisson. Dans un des trois amphithéâtres où se jouent les spectacles officiels, le public est surchauffé. Michaela affiche un sourire réjoui. La jeune femme de 28 ans attend avec impatience le spectacle pour lequel elle fait, chaque année, huit heures de voiture aller-retour sur des autoroutes au revêtement fatigué : le concours de « verbunk ». C’est sa deuxième passion après le hockey sur glace dont elle ne louperait un match sous aucun prétexte. Cette danse traditionnelle exprime les joies et les tristesses des soldats qui partaient à l’armée au XIXe siècle, sous l’empire austro-hongois. Avant d’être enrôlés pour sept ans, ils montraient ainsi leur virilité et leur intrépidité. La tradition est restée en Moravie, et ici, les garçons apprennent dès leur plus jeune âge les pas ancestraux. Comme leurs voisins slovaques, les Tchèques sont encore très attachés à leur folklore qui reste très vivant, notamment en Moravie du Sud. Dans les zones rurales, les coutumes ne sont pas reléguées dans les livres d’art et traditions populaires. Ainsi, au mois de mai, de nombreux villages plantent un immense poteau de bois à leur entrée. Ce symbole phallique est censé apporter la fertilité au hameau.
Des baguettes en osier
A Pâques, on célèbre la fête religieuse par les oeufs peints et la brioche pascale. Mais aussi par une tradition plus étonnante : les garçons courent après les jeunes filles pour les « fouetter » avec de baguettes en osier afin qu’elles soient « jolies et fécondes ». Sous un hangar derrière la scène, deux ou trois jeunes hommes d’une vingtaine d’années s’échauffent avant le concours. Quand ils ne portent pas leurs habits traditionnels, les mouvements de leurs corps évoquent une chorégraphie Hip-Hop. Un peu plus loin, un groupe d’hommes en pantalons noirs et chemises blanches accompagnent un jeune garçon de dix ans qui entonne son chant, la main de son père sur l’épaule. Le jury bat la mesure du pied en attendant que les « choses sérieuses » commencent. « Le Verbunk exprime notre identité régionale mais aussi le caractère de celui qui la danse », précise la présentatrice qui énumère les critères de la compétition. Et à chaque pause, les spectateurs masculins envahissent joyeusement la scène pour esquisser tous ensemble des pas de danse sautillants. Michaela entonne en choeur les chants. Ses amis Pragois ne maîtrisent pas les pas de danse folklorique mais ont appris comme elle les paroles dès leur plus jeune âge à l’école. Renata travaille dans un cabinet d’audit de la capitale. Cette jeune cadre voit dans l’Europe une chance pour la République tchèque de poursuivre son développement économique, et n’imagine pas son pays en dehors de l’Union. Si elle appréhende un peu la perspective de l’euro, la monnaie européenne lui fait aussi espérer plus de facilité dans les voyages à l’étranger quand il ne sera plus nécessaire de changer son argent à chaque passage de frontière. Alors Renata a voté oui au référendum, contrairement à Michaela. La jeune femme, qui travaille dans une association soutenant des projets de développement en Tchéquie, s’est abstenue parce que son pays « n’est pas encore prêt sur le plan économique ». Le soir tombe sur Straznice. Sept garçons et une fille ont laissé tomber le costume et jouent ensemble, éclairés par la lumière du château, autour d’un cymbalum. Les voix graves des hommes montent dans l’obscurité enchaînant rythmes tristes et enjoués. Dans un autre coin du parc, un groupe fait danser les couples effrénés.
Une cabane ou une villa
Michaela et ses amis font la fête une bonne partie de la nuit avant d’aller rejoindre leur « chalet », à quelques kilomètres de là. C’est l’expression consacrée pour désigner les résidences secondaires Tchèques. Près d’un quart des Tchèques possèdent un « chalet ». Qu’il s’agisse d’un petit chalet en rondins, comme celui de la famille de Michaela où l’eau n’a été installée que cette année, d’une cabane au fond d’un jardin ou d’une immense villa, la maison de campagne des Tchèques porte toujours la même appellation affectueuse. Rare propriété autorisée sous le communisme, elle était le havre de paix où les Tchèques fuyaient le week-end venu. A l’époque, le faible coût des terrains et des matériaux a permis leur développement. Ainsi que les frais de déplacement limités : un litre d’essence coûtait moins cher qu’une chope de bière…
Elodie Bécu
© Derniéres Nouvelles d’Alsace